Le « Yes-Yes », ancêtre et précurseur de la microfinance

Dans les années 80 à 2000, les institutions de microfinance encore appelées Systèmes Financiers Décentralisés (SFD) n’étaient pas assez répandus dans l’espace UEMOA et l’accès au système bancaire n’était pas réellement à la portée de toutes les couches de la population. Au Togo, au Bénin et aussi au Ghana, les acteurs économiques opérant surtout dans le secteur informel avaient recours au système dénommé « Yes-Yes » pour l’épargne et le crédit.

Commerçants et clients au grand marché de Lomé – Photo : Roger Mawulolo

A l’époque, les difficultés d’accès de la quasi majorité des populations aux services bancaires étaient énormes. Outre le manque d’éducation financière, les conditions d’ouverture de banque étaient difficiles à réunir. Quant à l’obtention d’un crédit bancaire, les garanties exigées étaient difficiles à fournir pour la grande masse que constituaient surtout les commerçantes et les commerçants des marchés et quartiers. Le « Yes-Yes » venait à point nommé pour servir de système d’épargne et de crédit.

Le système « Yes-Yes » reposait sur le collecteur (propriétaire de son système), les déposants et le léger dispositif qui servait de base à la gestion. Ce système repose sur une confiance systématique envers le collecteur.

Le collecteur-propriétaire

Généralement, il s’agissait d’un homme et rarement d’une femme. Le bouche-à-oreille lui conférait sa réputation. Son nom était inscrit sur sa fiche de collecte. A part cela et le fait qu’il visite ses clientes de lundi à samedi, les clients avaient assez peu d’informations sur lui. A l’époque, le téléphone portable n’existait pas et il était impossible de le joindre en cas de besoin car il ne disposait pas de bureau. Certains clients pouvaient connaître son lieu de résidence mais c’était plutôt rare. Et la grande majorité ne le voyait que lors des collectes. Il était couramment appelé « Yes-Yes tô » (celui qui fait le Yes-Yes ). Un ambulant donc.

Généralement, le collecteur lui-même n’avait pas une très bonne formation en matière de gestion ou de finances. Il savait juste compter les billets et les pièces et prendre des notes sommaires. Dans le fond, personne ne savait ce qu’il faisait de l’argent collecté. Certains disaient que lui-même avait un compte en banque où il reversait toute sa collecte mais tout cela n’était pas vérifiable et cela ne préoccupait personne. Tout se faisait avec une confiance totale et aveugle en un seul individu.

Le « Yes-Yes tô » passait les jours de collecte, avec son sac en bandoulière à pied ou à moto. Il est dans un style de facteur, comme les postes en avaient, avec la casquette et l’uniforme en moins.

Le nom « Yes-Yes » vient de ce que disaient les collecteurs à l’origine de l’activité. En passant dans les quartiers, ils criaient « yes…yes » pour se signaler.

Le fonctionnement du « Yes-Yes »

Sur la carte ou la fiche de collecte, il est marqué en gras et en lettres capitales « NB : La première cotisation est ma part ». Le premier versement constitue donc la rémunération du collecteur.

Chaque épargnant fixe donc le montant de sa cotisation journalière. Le minimum était 100 francs CFA et le maximum n’est pas défini. Le collecteur venait de lundi à samedi pour la collecte. Chaque client devait cotiser de manière journalière. Lorsqu’il rate un jour, il avait la possibilité de se rattraper le jour d’après. A chaque réception des fonds journaliers, le collecteur mettait un cachet dans la case correspondante au jour sur la fiche. La fiche est imprimée en double exemplaire. Le client en gardait une et le collecteur la deuxième. Chaque fiche avait 31 cases.

A la fin des trente et une cotisations, le client récupère l’ensemble de son épargne et la fiche est ainsi close. Une nouvelle fiche pourra alors être remplie pour débuter une nouvelle épargne. Durant cette période de cotisation, le client pouvait avoir recours à des avances. Après avoir bouclé 15 cotisations journalières, il pouvait toucher une partie de son épargne par anticipation et ne pas attendre la fin de la période des 31 jours. Les clients dont les revenus journaliers étaient importants pouvaient cotiser trois fois la mise ou disposer de plusieurs fiches.

Les commerçantes et les artisans et même certains fonctionnaires étaient des clients du système « Yes-Yes ». Pourtant ces derniers disposaient déjà des comptes en banque. Ce qui démontre tout l’intérêt que ce système, malgré les risques, suscitait auprès des populations.

Boîte de conserve en tirelire pour épargne - Photo : pxhere.com CC0 Domaine public
Boîte de conserve en tirelire pour épargne – Photo : pxhere.com CC0 Domaine public

Les risques

Le principal risque était que le collecteur pouvait disparaître avec les fonds collectés. Aucune garantie n’existait si ce n’est la confiance que les clients lui faisaient. Aucun contrat régissant les transactions n’était signé. Les quelques points indiqués sur la fiche de collecte étaient les seules clauses. Tout se négociait oralement.

Même quand le collecteur-propriétaire décède, aucune garantie n’existait pour assurer la suite des services ou pour au moins rendre aux épargnants leur dû.

Beaucoup d’individus malveillants ont profité de ces failles pour arnaquer d’honnêtes commerçants. Les victimes n’avaient que leurs yeux pour pleurer et leur bouche pour maudire l’escroc et sa descendance.

Les avantages

En l’absence d’accès aux services financiers, cette pratique était une aubaine pour les commerçantes. Elles pouvaient ainsi épargner et faire des projets à court et moyen terme.

Des commerçantes ont pu ainsi épargner et réaliser des infrastructures comme la construction de leurs boutiques ou restaurants voire leurs habitations avec ce système. Evidemment, les montants de leurs épargnes étaient assez colossaux. Le cumul de leurs fiches pouvant atteindre les 50.000 francs CFA par jour et même 100.000 et plus.

Le risque de perte ou de vol des recettes était aussi transféré au collecteur dès le moment où le client lui remettait les fonds.

Les avances consenties par le collecteur ou l’épargne réalisée aidaient beaucoup de familles à revenu faible ou moyen de joindre les deux bouts pendant les moments difficiles.

La proximité est aussi un des avantages du service. Le collecteur va trouver ses épargnants directement à leur lieu d’activité.

Lorsque les périodes de fêtes ou de rentrée scolaire ou de tout événement significatif individuel ou collectif, les clients s’arrangeaient à ouvrir une fiche et planifier ainsi leurs futures dépenses.

Les meilleurs clients…plutôt les meilleures clientes

Sur l’ensemble des clients qui utilisaient ce système, on peut estimer à 80% la part que représentaient les femmes. Très actives dans le tissu commercial formel comme informel au Togo et au Bénin, elles épargnent et prennent du crédit grâce à ce système. Les risques qui existaient ne les effrayaient pas du tout. On pouvait même parler de foi plutôt que de confiance en ce système « Yes-Yes ».

Il faut reconnaître que les diverses institutions de microfinance ont, de nos jours, adopté les mêmes techniques de collecte et de fonctionnement que les « Yes-Yes ». La seule différence est l’existence d’une personne morale derrière les activités. Ce qui n’était pas le cas avec les « Yes-Yes » qui étaient plutôt des personnes physiques.

Dans le fond, « Yes-Yes » n’a vraiment jamais disparu. Quelques rares collecteurs existent encore.
Et vous ? Dans votre pays, y avait-il un système similaire ? Si oui, comment s’appelait-il ?

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Commentaires

Belizem
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En ces moments de non c'est non,, le tes était vraiment yes à l'époque et même si il y avait des cas de malversations ils étaient rares. Pourquoi ? Comment ? Etc.. Sinon perdure le système de "adjo ésso" à l'ère de la banque mobile. Système qui permet à nos populations de s'acheter enfin cette moto, de démarrer sa propre affaire. Bref de s'épanouir.

Mawulolo
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Eh oui, nous avions nos méthodes hahaha...
Le tour du "essô djô djô" vient bientôt tkt...
Merci là-bas

Steve Matoubela
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Le principe de base n'a pas vraiment changé en passant au statut moral. Chez nous au Congo, on l'appelle " Likelemba".

Mawulolo
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Ah ok...Je suis curieux de savoir ce que veut dire "Likelenba"

Mawulolo
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Le "likelemba" c'est plutôt la tontine africaine. Au Togo, cela s'appelle "éssô"

Cyrille
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Ce système est toujours d'actualité seulement approprié par les services de microfinances qui ont doté leurs agents de motos afin de circuler dans les quartiers. La grande différence c'est que le collecteur doit verser chaque jour les sous collectés et ne peut plus payer par son propre chef. Le client doit se rendre aux guichets de la microfinances pour retirer ses sous. Par contre le mécanisme demeure le même avec un peu plus de sécurité.

Mawulolo
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Oui ils ont essayé de moderniser et de sécuriser la pratique. C'est en cela que je dis que le Yes-Yes est ancêtre et précurseur...
Merci beaucoup d'avoir lu et commenté et surtout revenez souvent sur mon blog

Eli
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C'est la preuve que dans ce secteur comme dans d'autres l'informel avait pris de l'avance.
Certaines institutions de microfinance s'en sont inspiré en déployant des agents de collecte. Des "yes yes tô" modernes.

Audrey Joyce
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Le système Yes Yes a connu des années glorieuses au Togo. Je me souviens même qu'un collecteur de notre quartier avait disparu avec l'argent des bonnes dames pour se réfugier au Ghana, emportant de ce coup les malédictions de ces dernières. Merci pour ce article bien détaillé et écrit. Ce système d'épargne ou de tontine ( je ne sais plus) a sauvé plus d'un.

Mawulolo
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Oui ça sauvait beaucoup nos mamans surtout