Sénégal : tant vaut ton mouton, tant vaut ta Tabaski

Un collègue sénégalais à qui il a été demandé ce qu’il voyait en rêve cette semaine a répondu « plein de moutons ».
Tuer un mouton à la Tabaski ou Aïd El Kebir est une obligation pour tous les musulmans. Aussi, pour cette fête, les pères de familles sénégalais s’arrachent-ils les cheveux pour se procurer un beau mouton. Ce mouton doit être digne du rang de l’acheteur car votre valeur sera estimée à sa taille et à sa beauté.

Vente de moutons à Dakar - Photo : Roger Mawulolo

Vente de moutons à Dakar – Photo : Roger Mawulolo

La symbolique du mouton

L’origine de la Tabaski vient d’un récit présent tant dans le Coran que dans la Bible et dans la Torah (respectivement livre sacré de l’Islam, du Christianisme et du Judaïsme).

Un homme appelé Ibrahim (Abraham pour les chrétiens) avait pour fils Ismaël (Isaac pour les chrétiens). Ibrahim était un homme dévoué à Dieu. Ce dernier voulant éprouver sa foi, lui demanda de lui offrir son fils en sacrifice sur une montagne. Ibrahim s’exécuta et au moment de sacrifier son fils, un ange (Djibril pour les musulmans et Gabriel pour les chrétiens) apparut et l’en empêcha. Son fils fut remplacé par un mouton et Ibrahim accomplit le sacrifice.

Pour commémorer ce jour et ainsi montrer leur soumission à Dieu, les musulmans fêtent la Tabaski et sacrifient un mouton.

Où trouver son mouton au Sénégal et à quel prix ?

Pour approvisionner le marché sénégalais à l’approche de la Tabaski, les moutons viennent autant du Sénégal que de l’extérieur (Mali et Mauritanie notamment).

Sur tous les grands axes menant aux villes de l’intérieur, il n’est pas rare de trouver des marchands de moutons. Mais c’est à Dakar qu’il y a le plus grand choix de moutons, on en trouve partout sur les trottoirs et les terre-pleins centraux de la ville. Même au plateau (centre-ville), juste à côté du marché Sandaga (sur l’avenue Assane Ndoye), on trouve un vendeur de moutons. Les alentours des terrains de basket et de football de mon quartier se sont transformés en marchés aux moutons. Toute la ville devient ainsi un grand marché de moutons.

Malgré cette multitude de points de vente et la quantité de moutons, le prix augmente chaque année. Diverses raisons sont évoquées pour justifier la flambée des prix :

  • cherté de la nourriture du bétail
  • transport du bétail vers Dakar
  • taxes payées à l’Etat (cette année, l’Etat a supprimé la taxe mais cela ne semble rien changer)
  • forte demande face à une faible offre

Des moutons, on peut en trouver à sept cent mille voire à plus d’un million de francs CFA.

Les problèmes que certains se créent

Les islamologues s’accordent à dire que l’essentiel est de sacrifier un mouton et qu’on n’est pas obligé de choisir un mouton hors de prix.
En 2015 déjà, le Président du Sénégal, Macky Sall, a dénoncé cette énorme pression sociale à laquelle beaucoup cèdent. Il a même indiqué qu’agir de la sorte n’est pas conforme à l’esprit de la Tabaski. Mais cela semble être tombé dans les oreilles des sourds. Et beaucoup de Sénégalais continuent de lutter pour avoir le plus gros et le plus beau mouton pour leur fête, souvent au prix de forts endettements ou de prêts en banque. Cette année, la célébration aura certainement lieu le 12 septembre. A moins d’un mois de la rentrée scolaire, ne faut-il pas déjà penser aux dépenses à venir ?

La fête de la Tabaski -qui devrait être une fête de reconnaissance à Dieu- est donc devenue une véritable course à la concurrence afin de déterminer la famille qui aura le plus beau mouton du quartier. Ailleurs, les beaux-fils se battent pour celui qui offrira le plus beau mouton à la belle-famille. Pourtant, ils auraient pu mutualiser leurs efforts pour offrir un seul mouton. Pourquoi pas ?
Je vous épargne les détails de ce que subissent les poches de ceux qui sont polygames. Chaque femme doit avoir son mouton. Et on doit aussi servir les belles-familles. Il vous suffit de multiplier le prix d’un mouton par le double du nombre d’épouses et vous arriverez à la réponse. En plus, il ne faudra pas oublier sa propre mère.

Précisons que le mouton doit être accompagné par des bazins de prix (tenue traditionnelle) et des bijoux de valeur. Oui, à la Tabaski, on doit aussi bien s’habiller car c’est la grande fête.

A la Tabaski, mes voisins m’offrent souvent de la viande de mouton. Je ne cherche pas à savoir s’ils se sont endettés ou pas pour l’achat. J’ai bien envie d’échanger avec eux sur le sujet mais ici, au Sénégal, nous avons ce qu’on appelle sutura*. Je me contente donc simplement de savourer la viande de mouton qui m’est offerte.

Pour finir, je ne peux m’empêcher de dire qu’il est bon et rassurant de trouver un ou des points communs entre les trois livres sacrés que sont la Bible, le Coran et la Torah. Si seulement cela pouvait nous ramener la paix dans le monde.

Salam** à vous et bonne fête de Tabaski à tous les musulmans. Surtout n’oubliez pas mon cadeau. De préférence un beau gigot assez charnu.

Par Roger Mawulolo (facebook) (twitter)

*Sutura : pudeur qui empêche de tout dire

**Salam : paix en Arabe

À propos de l'auteur

Mawulolo

Travaillant dans le domaine des TICs (Ingénieur Informaticien) dans un organisme international africain, il me semble au fil des ans que je deviens accro à l'écriture et à la communication. Que ce soit sous forme d'articles ou de commentaires sur le web, de présentation radio ou de spectacle, je m'y sens de plus en plus comme un poisson dans l'eau. Je suis un africain né sur le continent noir et y vivant. J'aime traiter de politique, de société et aussi de sport. Au delà, la gestion de programme Jeunesse est mon dada. A ce titre, je suis le gestionnaire actuel des projets "Jeunesse" d'une communauté regroupant 35 associations, venant de 24 pays, réparties en Europe, en Afrique, en Amérique latine, dans l'Océan indien et dans le Pacifique

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