Au nom du père, du fils et du nègre

Le match de la Ligue des Champions qui risque de rester longtemps célèbre sera sans doute celui qui a opposé les joueurs du Paris Saint Germain et d’Istanbul Basaksehir le 8 décembre 2020. Je devrais dire « qui devait opposer » car le match n’est pas allé à son terme. Il a été arrêté à la 14è minute suite au refus des joueurs des deux camps de reprendre le jeu. La faute au mot « nègre ».

Pour le titre, soyez rassurés, l’expression courante dans les rues de Douala ou Yaoundé ou encore à Dakar ou Saint-Louis, autorise à appeler respectivement Achille Webo, « père » et Demba Ba, « fils ». Tous deux sont des acteurs du film du 8 décembre 2020.

Maîtriser ses propos – Image par Sammy-Williams de Pixabay

Le mot « nègre »

Le mot « nègre » est d’origine portugaise : « négro ». En latin, il vient de « niger ». Au départ, le mot signifie juste « noir » mais avec le temps et l’Histoire (esclavage, colonisation…), il a pris une connotation péjorative. C’est pourquoi son usage fait polémique. En 2016, la Ministre française Laurence Rossignol l’a appris à ses dépens, alors qu’elle avait employé le mot lors d’une interview de radio. Le footballeur international uruguayen, Edinson Cavani en a également fait les frais, suite à un commentaire-réponse à un internaute : le réputé gentil El matador avait écrit « Merci petit négro ». La sanction n’a pas tardé, malgré ses excuses et la suppression rapide du texte incriminé.

Il est assez courant que des Noirs blaguent entre eux en s’appelant « nègre ». Mais cela reste entre eux.

Un seul conseil : évitez l’utilisation de ce mot autant que cela dépend de vous. Surtout par ces temps de « Black lives matter ».

Les faits du mardi 8 décembre 2020

On était parti pour un match à âprement disputer. Le PSG devait gagner ce match ou faire au moins un nul pour se qualifier pour la phase suivant de la Ligue des Champions. Mais après moins d’un quart de jeu survient l’élément perturbateur.

Why you said negro ?

Achille Webo

Après une contestation d’un fait de jeu, le 4è arbitre (le roumain Sebastian Coltescu) signale au juge central une attitude trop véhémente de l’ancien international camerounais Pierre Achille Wébo, membre du staff turc. Et c’est là où tout a dégénéré. Pas parce que le roumain a signalé le comportement du coach adjoint de Bashaksheir mais parce qu’il a utilisé le mot « négro » pour le désigner. Tout s’emballe alors très vite.

Le tollé fut général et Demba Ba, le sénégalais, attaquant de l’Istanbul Basaksehir, s’est emparé du dossier. Ce n’est certainement pas pour rien que le monument dakarois dédié aux tirailleurs sénégalais s’appelle communément « Demba et Dupont ». Il a demandé à l’arbitre pourquoi il avait désigné le coach par ce mot.

« Quand vous vous adressez à un homme blanc, vous ne vous adressez pas à lui en parlant de l’homme blanc. Pourquoi le faites-vous avec un homme noir ? »

Demba Ba

Kylian Mbappé, se souvenant sûrement de ses origines camerounaises, a conclu « nous ne pouvons pas jouer avec ce gars ». S’il avait grandi à Douala ou Yaoundé, c’est sûr qu’il aurait plutôt dit « Nous ne pouvons pas play la ndamba avec le mboutman ci » ou « Gars gottons, le ndamba ci c’est le ndem » ou encore « le père là à manqué l’occasion de se taire yeutch. Il va lire l’heure massah ». Ces trois expressions viennent du camfranglais, la langue hybride courante utilisée au Cameroun.

« Nous ne pouvons pas jouer avec ce gars »

Kylian Mbappé

Le match ne s’est donc pas poursuivi et sera rejoué le lendemain, 9 décembre 2020 (score final 5-1, les joueurs du PSG terminent premiers de leur groupe de Ligue des champions). Ce match, qui aura duré deux jours, n’aura certainement pas atteint sa fin au coup de sifflet du nouvel arbitre désigné après 90 minutes…

Maîtriser son langage en tout temps et en tout lieu

Ce qu’il importe de tirer comme leçon, après ce match, se résume à l’utilisation que nous faisons des mots et à leur impact. Il nous faut donc arriver à les maîtriser. Autrement, la conséquence de leur utilisation peut se révéler nuisible pour nous-mêmes.

Sébastian Coltescu, le mis en cause, a tenté de s’expliquer en donnant des explications liées au sens du mot « négro » en roumain. Déjà que le match ne se jouait pas en Roumanie, cela montre que nous devons également nous adapter ou prêter attention au milieu dans lequel nous agissons. Le sens des mots peut évoluer d’un milieu à un autre. L’arbitre international qu’il est doit le savoir. Il risque fort de ne plus arbitrer de sa vie. Et il y perd gros…

Il faudra inscrire à la formation des arbitres un module lié à l’interculturel, s’il n’existe pas déjà.

Pour finir, retenez donc qu’il ne faudra plus jamais appeler « négro » un Camerounais lorsqu’un sénégalais est présent. La solidarité des lions aura raison de vous. Quand les Lions indomptables et les Lions de la téranga s’unissent, ça rugit fort et ça peut mordre gravement.

Au nom du père Achille, du fils Demba et du mot « nègre », Sébastian Coltescu risque de payer cher son manque d’attention. A bon entendeur, salut !!!

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